• Partout où je pourrai poser ma tête 

                                                                                                                      © L.Forestier  Modèle : Jill Vitriol

     

    D'abord il y a le temps.

    Celui que l'on a devant soi.

     

    Qui nous parait si laborieux, qui nous écrase, que l'on voudrait voir défiler, comme la laine de la bobine oubliée dans un coin de la pièce l'autre soir;  un soir, endormie confort dans son fauteuil. Lâcher la pelote, celle-ci se déroule, à votre insu et vous n'avez que faire de la ramasser: le temps vous appartient, vous verrez bien tout à l'heure ou plus tard ou demain -  rien n'est grave.

     

    Un soir où le temps était une autre entité et nous paraissait filer à grande allure.

    Trop lourde pour récupérer la pelote, pas grave, car pelote tu es contre moi. 

    Juste succomber aux charmes de la lourdeur de cette soirée, sourire en dormant, se sentir en sécurité,  se blottir, aux creux de ses hanches, nous verrons demain :  rien ne sera dévasté, nous sommes deux cuillères remplies d'amour.

     

    IL y a ce temps, donc.

     

    Ces heures défilent avec paresse, avec poisse, comme pour vous emmerder,  elle nous laisse échoué,  le ventre barbouillé des anathèmes que l'autre a lâché au milieu.

     

    Cuillère a disparue.

     

    Fœtale position sur un canapé devenu géant, trop grand pour moi, toute seule au milieu.

    Cuillère je ne serai plus.

     

    Putain de temps perdu, aurait-on envie de dire.

    Mais on ne dit rien :  c'est le silence !

    Je parle au portes, je parle aux murs, les fenêtres je les ouvrent pour crier et les referment : trop de bruit autour -  l'eau du bain coule 1 heure.

    Fumer 1. 4. 17.

     

    Cigarettes dans mes poumons à la fin de la journée : 36.

     

    Bientôt la fumée prendra toute la place et je ne pourrai plus parler.

    Je m'en fous, je ne veux pas parler puisqu'il ne veut plus parler.

     

    Je reste là.

    J'attends.

     

    Je ne veux pas travailler.

     

    J'emmerde la technologie, je veux que ce putain de téléphone sonne.

    Qu'une lettre magique s’inscrive sur l'écran de mon ordinateur.

    Je veux qu'il apparaisse.

     

    Rien ne se passe.

     

    Le temps se compte.

    C'est dégueulasse.

    Quelqu'un quelque part doit bien ralentir le merdier juste pour emmerder le monde.

    Juste pour voir comment ça fait.

     

    Ça poisse, ça colle.

    Les larmes, la morve, les cris, les sanglots, les silences, les cauchemars, les insomnies, les pâtes froides au fond de la casserole, le thé moisi au fond de la théière, c'est ça le chagrin d'amour,  vous trouvez ça romantique?

     

    Ça pue le chagrin.

    Ça rend con.

     

    Vous fondez en larmes devant la conne du mardi qui a gagné le juste prix, vous hurlez sur la vieille qui refuse - en fait qui ne peut avancer plus vite - dans la file au supermarché :  le monde vous est tout à fait insupportable puisque le silence  est devenu insoutenable.

    Qu'est-ce que tous ces gens se permettent de faire,  tandis que vous agonisez?

     

    Le temps ne sert à rien.

     

    Vous ne souriez plus lorsque vous dormez.

    D'ailleurs dormez-vous ?

    Ou succombez-vous à la fatigue, à l'attente éreintante d'un signe virtuel, tangible, physique.

     

    Que quelque chose vienne faire exploser les verrous de la jolie et stupide prison que vous bâtissez soigneusement autour de vous.

     

    Cuillère ne s'endort que lorsqu'elle est épuisée pour n'être que Fœtale.

     

    Le temps passe.

     

    Parait il.

    Tout vous parait une éternité.

     

    Ombre a remplacé cuillère.

     

    Elle est là contre le mur du salon, elle met dans sa bouche la nourriture qu'on lui tend, les cigarettes qu'on lui roule, ne fait pas vraiment attention a ce qu'on lui dit.

    Ombre traine les cafés, ça lui permet de passer le temps autrement.

    Elle boit les verres qu'il faut, regarde les gens, sourit au bon moment,  en attendant que ça passe puis à force de les trouver insipides retourne sur son canapé.

     

    Par définition, Ombre est triste, mais elle ne se plaint plus.

    Elle attend.

     

    Je ne serais plus jamais Cuillère, c'est dommage, c'est utile une cuillère.

     

    Je suis Ombre.

    Ombre défit le trop plein de lumière, ce qui pourrait faire jour et empêche que le temps s'écoule de nouveau à peu près normalement.

     

    Ombre est fatigante.

    Ben oui le chagrin d'amour fait de la place autour de soi.

     

    On poisse et parfois on pourrait presque paraitre contagieux.

     

    Dormir donc, le sommeil sans raison précise si ce n'est qu'il nous parait défier les lois temporelles et mécaniques, est devenu refuge.

    Cuillère non pas, mais Fœtale ! Et contente de cette position régressive.

     

    Fœtale, je suis puisque enfanter je ne ferai pas.

    Foutez-moi la paix ! Et si j'ai envie moi, de me comporter en petite fille,  qu'est ce que ça peut bien vous foutre?

    Mon enfance a été assez pourrie comme ça , si je peux pas me comporter en adulte irresponsable où va-t-on!

     

    Fœtale donc trône dans ma chambre.

    Elle me laisse vivre.

    Elle me laisse poser ma tête sans l'encombrer,  au contraire !

    Délesté de tout,  mon cerveau recommence à fonctionner, un peu.

     

    Partout où je peux poser ma tête est le confort luxueux de l'opportunité.

    Fœtale est transparente.

    Pourtant les gens lui parle mais les mots passe à travers elle.

     

    Fœtale ne veut que s'étendre et écouter les bruits du dehors dans le confort vaporeux de sa chambre.

    Fœtale encore une fois s'endort et laisse venir sur ses paupières.

    Mais rien ne vient. Ni personne.

     

    J'ai ouvert les yeux.

     

    Le temps de l'abstinence lacrymale est enfin venu.

    Je peux fermer les yeux sans me réveiller,  l'oreiller trempé- salé de mon chagrin.

     

    La technologie a fait son office mais c'était trop tard.

    Vingt ans au placard. Refermons cette foutue porte, serrure, loquet et qu'on n'en parle plus.

    Que l'on envisage une perspective, s'il vous plait, qu'elle quelle soit.

     

    Vous avez donné tout ce que vous pouviez donner.

    Vous êtes délestée.

    Cuillère, Ombre et Fœtale attendent patiemment  leur tour dans un coin de la chambre.

    Elles se confondent avec les murs, se font un peu oublier, on ne les entend presque plus.

    Vous n'avez rien fait depuis des mois.

    Rien de concret.

    Un matin, qui ressemble plutôt à un début d'après-midi rien n'est pareil.

    La bobine oubliée dans un coin de la pièce,  l'autre soir, un soir endormie confort dans son fauteuil , nous semble très très loin, une vieille histoire soudain.

    Vous n'avez que faire de la ramasser, mais vous le faites, elle est pleine de poussière, mouton égaré au coin du salon, le temps vous appartient et tout de suite il faut répondre à ces seules nécessités : s'habiller, manger et sortir faire un tour dehors.

    Car à présent debout vous êtes et le temps passe à une vitesse...


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